Je suis perchée là-haut. Et cela fait longtemps que je n'ai plus touché terre. Je ne sais pas depuis combien de temps, et je ne sais plus pourquoi. Là-haut, le temps n'a plus d'importance. Là-haut, je me sens bien.
Je parcours la Terre au gré de mes envies. Je regarde et j'observe les tumultes de la Vie. Là d'où je suis, je peux tout voir. Des forêts tropicales bariolées de verts mystérieux, cachant soigneusement sa précieuse fécondité, aux déserts arides laissant leur peau nue se faire dévorer par le Soleil; des volcans bouillonnants, soupapes de sécurité, aux bandes lumineuses des côtes glacières où viennent se reposer mers et océans. Et pour oublier mes tourments, il m'arrive parfois de rechercher la fraîcheur et la solitude des hautes montagnes, là où on ne trouve personne, si ce n'est quelques animaux méfiants, et le gazouillement de sources d'eau.
Les sources. Elles ont leur propre histoire. Elle est d'abord un petit bourdonnement que l'on devine, mais dont on ne peut trouver l'origine. Elle se cache, timide et fragile, ramassant par-ci et par-là les lettres de son nom et celles de ses mémoires. Et ce n'est que plus tard, doucement, qu'elle se montre, lorsqu'elle trouve le courage de se laisser transpercer par le jour, de s'exposer aux regards, d'inscrire son passage. La voilà alors, regardant à droite et à gauche, encore un peu hésitante, ne sachant quelle direction prendre. Elle tâte le sol, les pierres, les herbes, pour se trouver un chemin sûr. Elle n'est alors qu'un simple murmure, se comparant aux éléments, se mesurant pour mieux réaliser sa propre existence. C'est alors qu'un peu plus loin, elle croise une autre source. Celle-ci vient d'une autre terre. Elles sont différentes, elles n'ont pas le même nom, la même essence, mais elles se ressemblent. Alors, pourquoi ne pas continuer la route ensemble? S'unir, s'entrelacer, se mêler au point de se confondre. A deux, on a moins peur. A deux, on est plus résistant. Maintenant, s'élevant dans l'air, ce sont deux voix qui se répondent. Alors, elles continuent leur route. Et moi, je la continue avec elles, par curiosité, juste pour voir jusqu'où elles vont aller. De monts en vallées, elles progressent, impriment leur corps et leur dialogue dans les sols. Elles parlent, bavardes, débattent, curieuses, chuchotent, attentives, s'épanchent, confiantes, ou jasent, fières. Bientôt, d'autres voix se font entendre. Comme un écho qui se rapproche. Une nouvelle rencontre. Un Y se forme. Et de plus belle, elles avancent dans leur cours. Elles rient entre elles et chantent ce qu'elles sont. Elles sont riches de plusieurs alphabets qu'elles réutilisent à leur guise, comme plusieurs visages pour une seule personne, usant tour à tour de ses différentes connaissances pour surmonter l'à venir. Le Ciel se reflète en elle, et le Soleil lui sourit. Elle porte en elle de nouvelles vies, elle est riche de ses expériences. Belle et digne, tantôt elle court, tantôt se réfrène selon son humeur. Elle traverse différentes terres, rend multiples services, et ne demande de retour.
Elle est. Et se suffit à elle-même.
(Quelle est cette chose que je suis venue chercher? Cette chose sensée remplir le vide que je ressens? Ne puis-je donc me suffire à moi-même?)
La source est devenue rivière, pour devenir torrent, et grandir en fleuve.
Puis, juste au bon moment, à l'endroit même où elle aurait pu se lasser, voilà qu'elle arrive dans un territoire si vaste qu'elle en a le vertige. Elle se disperse, se laisse emporter. Avec délectation, elle s'enrichit des courants et enrichit les courants, menant une danse de plus en plus complexe, pour finalement se confondre et exister dans chacun d'eux, par chaque atome.
(L'air que tu respires se disperse, se laisse emporter. Avec délectation, il s'enrichit des courants et enrichit les courants, menant une danse de plus en plus complexe, pour finalement se confondre et exister dans chacun d'eux, par chaque atome. Je respire cet air. Cet air qui m'enrichit, était d'abord venu s'enrichir vers toi.)